J’ai fait un reportage à Emmaüs, des portraits de femmes…Personne n’en n’a voulu. Que voulez-vous, la presse féminine est aussi impénétrable que les voies du Seigneur, limite encore plus j’ai envie d’dire. On s’en fout ! Quand je serai riche et célèbre, les rédactrices en chef du monde entier me supplieront mais non, j’aurai plus le temps. D’ici là, le sujet est pour vous, chers lecteurs.
Ce reportage, je l’ai fait il y a quelques semaines, à la veille des Fêtes. Souvenez-vous, il faisait un froid de canard, -6, -8… Je suis partie de la question suivante : comment font ces personnes pour se reconstruire ? Elles cherchent un logement, OK. Elles se remettent à bosser, OK. L’aspect de l’emploi, surtout, m’a intriguée. Après des années dans la rue et sans repères, comment retrouver une vie dite « normale » ? Comment gérer cette période de transition ? Après des années sans bosser, sans impératif, comment réapprendre à respecter des horaires, des rendez-vous, des instructions, et aussi un certain savoir-être ?
Pour avoir des réponses, je me rends dans les locaux d’« Emmaüs Défi », (distinct d’Emmaüs tout court), une entreprise qui propose du travail aux personnes qui ont connu des situations de grande détresse. Des contrats d’insertion de 2 ans, avec de vrais bulletins de salaire. Le job, c’est souvent travailleren amont et en aval pour les bric à brac d’Emmaüs : trier, porter, stocker, parfois vendre… Et les personnes qui travaillent ici (58 en tout) sont parfois encore dans la rue. Ou en foyer. Comme Ana, 47 ans, qui accepte de me raconter comment elle a vécu son retour au travail.
Ana en a vu de belles. Elle répond à mes questions simplement, sans jamais détourner le regard. Avant, il y avait des enfants, un mari violent, une fuite mouvementée à Paris. Ana appelle ça pudiquement « les aléas de la vie ». Aujourd’hui, après des années en foyer et sans travail, Ana est l’une des salariées en insertion d’« Emmaüs Défi ». Elle est au triage, depuis un an. Elle se souvient de cette fameuse période de transition, au début : « C’était dur de se lever, de réapprendre la vie en société, de se plier aux horaires. J’avais peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas donner assez de moi-même. Les premiers mois, je ne parlais pas, j’étais figée. » Et puis Ana a réappris à bosser. « Un samedi sur deux, j’étais face à des clients, dans les bric à brac, c’était pas évident du tout. ». Ca fait un an tout ça. Ana a repris confiance en elle et repris ses repères. Elle sourit et me dit « Emmaüs Defi », c’est comme une petite famille ! ». Mais quand je lui parle de l’avenir, je sens qu’elle se crispe. Elle m’explique qu’il lui reste un an dans cette structure (les contrats d’insertion sont de deux ans). Et que la suite lui fait rudement peur. « J’ai postulé pour une formation d’aide soignante, j’ai envie de travailler, mais j’ai peur de travailler hors d’Emmaüs Défi. C’est court, je trouve, 2 ans en insertion. J’ai peur que ma formation ne démarre pas tout de suite après la fin de mon contrat Emmaüs. Rester sans travailler, au foyer, à attendre, je ne vais pas le supporter ». Ana soupire et me dit « on verra bien ». Je la laisse retourner à son poste de triage. Je l’entends se faire charrier par les autres. Elle se défend en rigolant.
Ce témoignage m’a touchée, bien sûr. Le face à face avec un inconnu qui vous déballe sa vie, ses faiblesses, son passé, c’est…brutal. Mais j’ai aussi besoin d’un témoignage moins dans l’affect, et plus concret aussi. Je fais donc la connaissance d’Anne-Claire, une « encadrante technique», comme on dit ici. Anne-Claire a 25 ans et elle est là pour manager ses équipes. Pas très reposant, comme boulot, on dirait. « On leur montre ce qu’il faut faire. Ce qui est sûr, c’est qu’au début, quand une personne est nouvelle ici, c’est pas facile. Elle doit reprendre un rythme, il faut la rassurer, l’écouter ». Des ex sans abris (ou encore dans la rue et en foyer) qui se réadaptent au principe de vie active, ça donne quoi sur le moyen terme ? Anne-Claire réfléchit à ma question, prend le temps : « Ce que je constate, c’est la fragilité des progrès. Ces personnes ont un passé très lourd et nous, on essaye de faire de ce boulot leur constante. Mais c’est dur, il y a des pathologies lourdes dès fois. Le matin, ça arrive que certains arrivent bourrés. On essaye de leur parler en leur disant que leur futur employeur ne tolèrera pas de les voir arriver alcoolisés au travail, qu’il faut respecter les horaires etc… L’idée, c’est de les faire bosser pour qu’ils aillent mieux grâce au travail. Et de les accepter comme ils sont ». Anne-Claire doit me laisser. En cette veille de Noël, elle est débordée, comme tout le monde ici d’ailleurs. Elle file, il faut charger les camions.
Ana, elle, ne va pas tarder à rentrer au foyer où elle vit. Elle m’a confiée espérer trouver un studio, bientôt, pour emménager avec son compagnon. Ana est amoureuse. Et moi, même si j’arrive pas à vendre mes fichus articles, j’adore mon métier.
http://www.emmaus-defi.org/
JANE jdelajungle@yahoo.fr