Accoucher ou comment le réaliser.

Dans la voiture, des images se bousculent dans ma tête de femme enceinte jusqu’aux oreilles. Celles d’une boucherie chevaline avec, dans le rôle du rumsteak qu’on charcute, moi. Benton et Carter récitant la sacro-sainte trinité « NFS Chimi Iono ».  Et une scène de « Massacre à la tronçonneuse II ». Malgré la trouille, je ne réalise pas.

Dans le couloir, je croise un papa avec des mini-bébés dans les bras. Ce sont des jumeaux et ils ont une demi-heure. Lui a l’air d’avoir fumé la moquette. La mère doit agoniser, quelque part pas loin. Des infirmières me mènent à mon lit. Je m’y installe avec la grâce d’un cachalot. Mon ventre est une planète, mes jambes des poteaux de l’ErDF. J’y suis, mais je ne réalise pas.

Dans la salle de travail, un tas de petites choses : l’équipe médicale qui se fout de moi car j’ai apporté ma peluche. Ma moitié qui « s’ennuie » et me le répète à peu près tout le temps. La douleur des contractions, à vif, comme des vagues dans lesquelles je ne peux même pas me noyer pour tenter d’abréger mes souffrances. Et puis l’anesthésiste qui débarque : « Allez, on fait la péridurale ». Moi, tordue de douleur : « Déjà ? ». C’est que je ne réalise toujours pas.

Pendant la pose de la péridurale, un niveau de souffrance difficilement racontable.  Mangée par le stress, je tremble comme une feuille d’Automne dépressive. Du coup, ça prend trois fois plus de temps que prévu. Ma moitié, un peu plus loin, est blafarde, car moi, je ne vois pas l’aiguille de la taille d’un pieu qui farfouille mon dos, mais elle, si. Ca l’aide à réaliser.

Pendant que je pousse, je suis très concentrée. La sage-femme est un homme et me donne des ordres. Parfait. Ca m’empêche de penser. De toute façon, la péridurale me faisant l’effet d’une drogue dure – moi qui n’ai rien bu ni fumé durant 9 mois – à part pousser, je ne vois pas trop bien ce que je serais capable de faire d’autre. Alors je pousse. Et, perplexe, je constate que je ne réalise vraiment pas.

Pendant qu’on te sort de moi, j’ai le cœur qui bat, les larmes qui se débattent, et tout l’amour du monde qui envahit mon corps désormais meurtri. La sage-femme homme te dit « Bonjour beaux yeux », ma moitié fait « Oh ! » et te voilà sur moi, tout chaud, tout sage, tout nu. Je ne t’ai pas vu, pas encore. Mais je te sens. C’est animal et c’est parfait. Tu éternues, je te dis « A tes souhaits”. Ca y est, j’ai réalisé.

JANE

jdelajungle@yahoo.fr

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